Stéphane Jean-Francois
L'auteur est président de l'Association canadienne de radioprotection.
J'aimerais, en mon nom personnel, commenter la situation survenue à Chalk River en fin d'année 2007. Un organisme réglementaire spécialisé, la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN), a alors ordonné l'arrêt d'une activité réglementée, la production de radioisotopes médicaux, causant une pénurie importante. Or si les effets de cette ordonnance étaient effectivement très graves, on peut se demander pourquoi la Chambre des communes s'est mêlée de ce dossier.
Il va de soi que les politiciens ont à coeur la santé des patients. Je vous en remercie, chers amis. Mais si c'est le cas, avez-vous prévu, que dis-je exigé, un
plan de contingence pour la centrale de Chalk River? Si la santé des patients vous tient à coeur, avez-vous prévu la situation d'un arrêt majeur pour entretien à Chalk River?
La situation actuelle provoque seulement des perdants. Je suis spécialiste en radioprotection depuis plus de 12 ans et mon travail est de persuader la CCSN que mon programme et les activités
réglementées de mon employeur sont sécuritaires pour les employés, les membres du public et l'environnement. Si la CCSN constate une déviation, je dois la corriger. Si je ne suis pas d'accord
avec cette déviation ou ses impacts, il existe dans la loi un processus qui permet d'être entendu devant les commissaires de la CCSN.
Les spécialistes se parlent et en arrivent généralement à une entente. Or, l'ingérence flagrante du gouvernement entre un détenteur de permis, Énergie atomique du Canada Limitée, et la CCSN
démontre que le processus prévu par la loi ne fonctionne pas. Que la nécessité est seule garante de la sécurité. D'autre part, la CCSN n'a pas su souligner au ministre responsable l'importance
d'un ordre d'arrêt pour un détenteur de permis aussi important que EACL. Ou le ministre n'a pas compris...
Je ne connais pas tous les détails de ce dossier. Je ne peux affirmer qu'il y a risque pour les travailleurs de Chalk River et la population environnante, mais en tant que spécialiste en
radioprotection et membre du public, je suis inquiet que la décision d'un organisme réglementaire soit contournée par une loi spéciale. Je suis inquiet de voir que les amours propres et les
réputations sont la vraie matière nucléaire ici, source de cette escalade burlesque. De la vraie politique nucléaire quoi!
Et les patients qui attendent en médecine nucléaire dans tout ça? Eh bien! pour l'instant, ils peuvent peut-être dormir en paix. Mais qu'ils se rappellent que, sur leur dos, on pousse un vieux
réacteur nucléaire à fonctionner, et que son entretien ne se fera pas sans l'arrêter. Or, lorsqu'il sera à nouveau arrêté, qui prendra la relève?
http://www.cyberpresse.ca/article/20080112/CPOPINIONS/801120965/6732/CPOPINIONS